Grimpée sur la branche d’un arbre, Ozalee continuait de l’observer. Elle le trouvait si beau ! Il était grand, toute sa personne respirait la confiance en soi et la bonté, et ses yeux avaient toujours l’air de sourire. Elle aurait voulu le connaître mais…
Elle était née voici quinze années dans un village voisin. Quelques mèches de cheveux roux sur sa petite tête avaient provoqué son bannissement et celui d’Aponi, sa mère : celle-ci fut accusée de s’être laissé séduire par le démon cracheur de feu, qui avait empreint sa marque dans la chevelure de l’enfant. Elles avaient vécu dans cette forêt, non loin des villageois, se nourrissant de racines, de baies et de poissons. Ozalee avait toujours cette chevelure couleur de cuivre, que sa mère nattait chaque jour avec soin. Tout au fond de son cœur, elle savait que sa petite fille n’avait rien d’un démon, mais elle lui avait appris à se cacher de tous, pour sa sécurité.
Et voici que son enfant lui parlait d’un homme qui faisait battre son cœur ! Comment lui expliquer que l’amour lui était interdit ? Comment lui dire que par cette seule parure de feu, personne, jamais, ne l’accepterait ?
C’est ainsi perdue dans ses pensées qu’Aponi se laissa surprendre par un groupe de chasseurs. Tous les villageois alentour savaient qu’une femme, bannie de sa cité, vivait là en compagnie de sa fille conçue par un démon, aussi les hommes pensèrent que cette créature serait la proie idéale pour le prochain sacrifice, afin d’apaiser la Terre Mère, qui grondait si souvent.
Ozalee, alertée par les cris de sa mère, accourut aussi vite que possible, arrivant juste pour voir Aponi trainée de force par les chasseurs, qui se dirigeaient vers le village de « l’homme beau ». Elle se cacha dans les branchages pour mieux épier. Les hommes, heureux de leur prise, parlaient entre eux des prochains jeux de balle et des sacrifices qui suivraient la cérémonie. La jeune fille sentit son sang se glacer. Aponi lui avait tout expliqué des rites et coutumes de son peuple, et elle comprit que c’était pour sa mère une promesse de mort.
Horrifiée, elle regarda, impuissante, comment on obligea brutalement sa mère à s’agenouiller devant le grand prêtre, et comment elle fut enfermée sans ménagement, dans une remise, sans autre ouverture qu’une petite porte.
Il fallait réfléchir vite et trouver une solution… « L’homme » ! Pourquoi ne pas lui parler ? Elle devait le suivre et se laisser voir d’abord, s’il pensait comme les autres qu’elle était fille de démon, elle le saurait tout de suite ! Dans le cas contraire, elle pourrait lui demander de l’aide, et s’il refusait… s’il refusait… Que faire ? Pour la première fois de sa vie, elle sentait le danger et la peur…
Très tôt le lendemain, elle aperçut celui en qui elle avait placé son seul espoir. Il était escorté d’un chien qui gambadait joyeusement autour de lui. Elle se laissa remarquer et aussitôt l’animal se mit à grogner et à aboyer. Guyapi caressa son compagnon avant d’adresser un sourire à la jeune fille :
- « Tu m’avais repérée ? Je ne voulais pas t’effrayer… »
- « Je ne le suis pas… »
- « Vraiment ? Même si je te dis que je suis la fille d’un démon ? »
Guyapi rit franchement. Comme les hommes sont cruels dans la naïveté de leur peur profonde, pensa-t-il. Une telle beauté au regard si doux ne pouvait être la progéniture d’un démon.
Ozalee s’approcha.
- « Toi seul peut m’aider : des hommes de ton village ont pris ma mère pour l’offrir en sacrifice à la Terre Mère, il faut la libérer… »
L’homme devint grave devant le désespoir de la jeune fille. Pour son peuple, c’était un honneur d’être choisi en sacrifice, mais comment l’expliquer et le faire accepter à cette étrangère qui ne semblait pas connaître leur coutume ?
Ozalee scrutait le visage de l’homme pour essayer de deviner ses pensées. Non, il ne l’aiderait pas, elle le lisait dans ses yeux…
- « Prête-moi ton arme » dit-elle en désignant la machette qu’il tenait dans sa main.
Il la lui tendit sans discuter, un peu honteux. Il imaginait aisément ce qu’elle comptait faire, mais s’il l’aidait, il attirerait sur lui la colère des Dieux. Il passa le reste de la journée auprès d’elle, en essayant de la distraire de son projet de délivrer sa mère. Quand il la quitta, il sentait qu’il ne la reverrait plus et déjà il regrettait… Mais il ne pouvait pas l’aider : il avait envie de vivre !
La nuit venue, la jeune fille, petite ombre furtive, se pressa d’arriver jusqu’à la porte de la remise, gratta doucement le bois « Maman, Maman, c’est moi, je vais te faire sortir de là ».
La porte s’ouvrit brusquement, sans qu’Ozalee ait fait la moindre tentative pour la forcer, et deux soldats apparurent devant elle. L’un d’eux la désarma, et comme sa mère, elle fut jetée sans ménagement dans un cachot.
Elles furent toutes deux sacrifiées aux Dieux dès l’aurore.
Guyapi vécut le reste de ses jours en pensant à cette étrangère aux cheveux couleur de feu…
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22/10/2009 @ 10:30:37
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